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Jonas Jolivert

Dr Jonas Jolivert

Jonas Jolivert, écrivain, poète, fondateur des éditions Recto verso, co-fondateur du Prix littéraire Jean Métellus

Rappelez-moi d’oublier

Que ma ville se meurt

Rêve par rêve

Espoir après espoir

Rappelez-moi d’oublier

Que ma ville s’étiole

Arbre après arbre

Que ma ville s’égrène

Frères après frères

Rappelez-moi d’oublier

Que ma ville n’est plus ville

Que ma ville n’est plus mienne

Rappelez-moi d’oublier

Que ma ville s’abreuve

Du fiel de ses filles

Et du sang de ses fils

Engloutis dans des réverbères

Qui ne réfléchissent ni rêves

Ni avenir

Rappelez-moi d’oublier

Que sur ma ville

Le soleil et la lune

Ne se lèvent ni se couchent

Et qu’à force de rappels

Ce spectre s’efface

Et fasse place

A un autre monde

A un autre espoir ......

(...) J'ai lu beaucoup de poètes qui abordent le thème "patrie" mais rare d'entre eux ont cette grande capacité à chérir leur ville.

 

En lisant "Amen, Ainsi fut-elle", on ressent un pied qui glisse, grimpe, arpente les recoins de Port-au-Prince où le poète se fait jongleur, ciseleur, receleur de mots choisis sur des notes graves et aigües donnant des poèmes simples, nuancés et ambivalents. Meilleure des façons qu'un poète pouvait errer avec une ville dans sa tête en lui attribuant toutes formes d'êtres vivants ou non-vivants ; Port-au-Prince est une femme ou un homme souffrant de tous les maux, victime de tout. Des fois, le poète a envie d'y rester, des fois, la fuir. Réalité dilemmatique : "Une ville à prendre / Une ville à laisser". Dans ce livre P-au-p est tout sauf heureuse : "ruptures - cassures - harmonie - cacophonie" un carrefour-feuilles qui glisse sous les balles (...)

 

(...) Et sur ma ville tombe la rosée
En goutellettes perlées
Et pleuvent des fleurs
De couleurs atypiques (...)

 

Selmy ACCILIEN

"AMEN AINSI FUT-ELLE » : Le chant douloureux de Port-au-Prince

Amen
Ainsi fut-elle

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Le chant douloureux de Port-au-Prince

Quatrième opus de la production littéraire "sournoise" et "en catimini" de cet HAITIEN qui dit "écrire quand il s'emmerde", le Dr Jolivert exprime encore une fois ce qui lui impose le plus de douleur, préoccupation et réflexion.

             Au cœur du recueil "Amen Ainsi fut-elle, publié en 2025, se dresse un poème particulièrement saisissant : « Rappelez-moi d’oublier ». Ce texte condense à lui seul la tension qui traverse l’ensemble de l’œuvre du Dr Jonas Jolivert : un amour viscéral pour Port-au-Prince, mêlé d’une lucidité presque insoutenable face à sa déchéance. Douze ans après "Maux enjoués en jeux de Maux Enjoues En Jeux De Mots, remarqué par "Mon Haïti et Moi" le poète neurochirurgien, installé à Marseille, livre ici une poésie plus grave, plus charnelle, où la ville n’est plus un simple décor mais un être vivant, souffrant et résistant.

              Le poème s’ouvre sur une anaphore obsédante : « Rappelez-moi d’oublier ». Cette formule, répétée comme une litanie, instaure d’emblée un paradoxe puissant. Le poète ne cherche pas l’oubli par indifférence, mais comme une nécessité vitale.

        Il supplie qu’on lui rappelle d’effacer de sa mémoire la lente agonie de sa ville : « Que ma ville se meurt / Rêve par rêve / Espoir après espoir ».

         L’érosion est décrite avec une progression implacable. D’abord intime et abstraite (rêves et espoirs), elle devient organique (« s’étiole / Arbre après arbre »), puis humaine et collective (« s’égrène / Frères après frères »).

          Port-au-Prince n’est plus une simple cité : elle est un corps qui se défait, une identité qui se dissout.

        La strophe suivante atteint une intensité dramatique rare : la ville « s’abreuve / Du fiel de ses filles / Et du sang de ses fils / Engloutis dans des réverbères / Qui ne réfléchissent ni rêves / Ni avenir ». L’image est d’une cruauté précise. Les réverbères, symboles habituels de lumière et de modernité, deviennent ici des gouffres funèbres.

Dr Jonas Jolivert transforme le quotidien urbain en tombeau collectif. Cette vision fait écho à une longue tradition haïtienne de la poésie de la ville, mais avec une tonalité personnelle.

     On pense immédiatement à Frankétienne, maître du spiralisme, qui a fait du chaos port-au-princien une matière poétique proliférante et tourbillonnante. Chez Frankétienne, la ville explose dans une langue débridée, presque baroque, qui mime le désordre vital. Dr Jolivert, lui, choisit une voie plus contenue, plus lyrique. Son chaos est moins exubérant que médité. Là où Frankétienne spiralise, Jolivert incante. Pourtant, les deux poètes partagent cette même conviction : Port-au-Prince est un organisme vivant, à la fois agonisant et indomptable.

          La comparaison avec Georges Castera s’impose également. Comme Castera, Jolivert arpente la ville avec un regard à la fois tendre et impitoyable, attentif à sa chair, à ses bruits, à ses contradictions. Castera excelle dans une sensualité parfois crue de la ville-corps ; Jolivert, dans Amen Ainsi fut-elle, retrouve cette même corporéité, mais teintée d’une mélancolie plus exilique.

Le décalage horaire, l’amour à distance, la distance physique avec Haïti nourrissent chez lui une douleur supplémentaire que Castera, resté sur place, exprimait autrement.

         Quant à Lyonel Trouillot, sa voix rageuse et politique résonne en écho lointain. Trouillot dénonce avec une ironie mordante la violence structurelle et la misère. Dr Jolivert, sans être moins lucide, opte pour une posture plus élégiaque. Son poème ne hurle pas la colère ; il la transforme en prière paradoxale. Cette retenue n’affaiblit pas la charge : elle lui donne une profondeur introspective qui touche au plus intime.

           Le poème culmine dans une dimension presque cosmique : « Que sur ma ville / Le soleil et la lune / Ne se lèvent ni se couchent ».

           Le temps lui-même semble suspendu, la ville sortie du cycle naturel, figée dans une nuit perpétuelle. C’est alors que survient le retournement décisif : « Et qu’à force de rappels / Ce spectre s’efface / Et fasse place / A un autre monde / A un autre espoir ». L’oubli n’est plus défaite, mais condition de renaissance. Cette dialectique entre mémoire douloureuse et nécessité vitale traverse tout le recueil, notamment dans les poèmes sur les fleurs résilientes qui poussent entre ronces et épines.

Par ce geste, Jonas Jolivert s’inscrit dignement dans la lignée des grands poètes-ville haïtiens — Davertige, Iléus Papillon, Castera, Frankétienne — tout en apportant sa propre sensibilité.

     Médecin de formation, il observe la ville avec une précision clinique ; "exilé", il la porte comme une blessure ouverte ; poète, il la chante sans la trahir. Ni complaisance nostalgique, ni nihilisme facile : Amen Ainsi fut-elle est un acte d’amour lucide, presque biblique dans son « Ainsi fut-elle » résigné et pourtant plein d’espérance.

« Rappelez-moi d’oublier » reste l’un des textes les plus aboutis et les plus émouvants du recueil. Il révèle un poète parvenu à maturité, capable de transformer la souffrance collective en une parole intime et universelle. Dans le paysage de la poésie haïtienne contemporaine, Dr Jonas Jolivert ne cherche pas à révolutionner la forme : il creuse avec sincérité et profondeur un sillon déjà noble, celui du chant face au chaos. Et c’est précisément cette sincérité qui touche et qui dure.

Auteure: SFR

Lectrice avisée

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